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Et si on appelait un chat un chat…

12 avril 2010 vu 346 fois pas de commentaires

Chers interviewés,

Quoi de plus irritant pour un lecteur ou un auditeur qu’un interviewé qui parle de PSE – plan de sauvegarde de l’emploi – au lieu de plan social, d’antenne-emploi pour une cellule de reclassement, de licenciements économiques pour désigner des licenciements boursiers, de réorganisation, de décrutement, voire d’une attrition des effectifs pour parler de licenciements massifs.

Je vous le dis tout de go, ce vocabulaire socialement correct et faussement pudique est reçu comme une marque de mépris. Si néanmoins vous êtes amateur, vous pouvez le corser en ajoutant  un zeste de cuistrerie ou d’évocations universitaires. Par exemple, un économiste qui se réfère à la pensée de Schumpeter ou de Keynes comme allant de soi, ne s’adresse qu’à ses pairs. Il oublie que l’interview n’est ni un contrôle de connaissance, ni un cours magistral.

La cible du journaliste est large, très large et toutes les catégories socio-professionnelles doivent comprendre l’énoncé de votre propos.

Si vous souhaitez restreindre la cible, rien ne vaut le recours aux sigles et au jargon. La France compte quelque 60 000 sigles et les Français en connaissent dix. Si vous ne pouvez pas éviter un sigle, ce n’est pas grave mais expliquez-le tout de suite. Il en va de même pour les mots scientifiques ou techniques. Il suffit de les décoder d’emblée. Mais de grâce, fuyez le jargon, “cette langue artificielle employée par les membres d’un groupe désireux de n’être pas compris des non-initiés” comme le définit le linguiste Mazoureau. Utilisez donc des mots simples, répertoriés dans le dictionnaire, compréhensibles par tous.

Dans la même veine, vous pouvez aussi convoquer des mots imprécis. Dire : des gens, des problèmes, des solutions. Face à ces mots imprécis, le journaliste vous demandera immanquablement : lesquels ?

Prenons l’exemple du verbe “faire”. Il a 82 sens. Ainsi en disant “faire” une table, voulez-vous dire “la cheviller”, “l’ouvrager”, “la coller” ou juste  “la dresser” ? À ces mots vagues, vous pouvez ajouter les expressions à la mode comme “un produit révolutionnaire”, “une politique audacieuse”, “une innovation majeure”… Coquilles vides de sens que vous pouvez aussi assaisonner de néologismes comme la divorcialité pour indiquer le taux de divorce, de métierisation pour évoquer une professionnalisation par métier, ou encore parler de présentéisme, de désintermédiation… Bref, la parfaite panoplie pour n’être compris que par une poignée de lecteurs ou d’auditeurs.

Et si on appelait un chat un chat…

C’est un animal qui a parfois une queue et quelquefois non, avec un poil plus ou moins long et qui être blanc ou noir ou blanc à la fois ou même quelquefois tacheté de brun… Mais de quoi parle-t-on ? Par déduction, l’absence de moustache et l’option queue nous laissent penser qu’il s’agit peut-être d’un chien… Alors pourquoi ne pas appeler un chien un chien ?

Le langage parlé comporte 70 à 80 % de mots redondants et entre 20 et 30 % de mots-outils, des mots que l’on ne peut supprimer sous peine d’altérer le sens de la phrase. “Arriverai jeudi 25 / 18 h 30 / gare de Lyon”. Le télégramme en est le plus bel exemple.

Les mots “redondants”, comme les définit le Petit Robert, sont les mots surabondants, de trop, superflus. Une communication parfaite inverse le rapport habituel : 70 % de mots-outils et 20 à 30 % de mots redondants. Il faut tendre vers cette proportionnalité. Elle élimine les formules creuses de tout poil qui parasitent le message et incitent le public à décrocher, à aller voir ailleurs.

Que recouvre “un produit révolutionnaire mis au point par les meilleurs spécialistes, fruit d’essais particulièrement poussés et pour lequel l’entreprise a considérablement investi” ? De quel produit parle-t-on? Qui sont ces fameux spécialistes ? Quelle somme, quelle matière grise l’entreprise a-t-elle consacrées à ce produit ?

Le journaliste agacé reste sur sa faim.

Que découvrira-t-on dans cette exposition “qui permettra au public de se familiariser avec les produits que la firme compte développer et commercialiser dans les années à venir”. Et dans cette autre exposition, où l’originalité réside “dans la multiplicité des sujets qui seront abordés tout au long de ces quatre journées et qui offriront, ainsi, un but de promenade familiale, mais qui seront aussi l’occasion de découvrir tous les aspects du monde des fleurs”.

Tous ces exemples authentiques constituent le pain quotidien des journalistes. Le parler simple ne va pas de soi. Plus on “monte” dans le degré de spécialisation, plus on s’en éloigne. Seule une poignée d’hommes et de femmes s’expriment intuitivement avec simplicité. Le parler vrai, le parler juste sont les choses les moins partagées.

Marie-Claude Schultz

Marie-Claude Schultz : une femme aux multiples casquettes.

Journaliste télé, elle travaille pour Arte, La cinquième, l’Union Européenne de Radio-télévision (Genève) et France 3 Strasbourg, Orléans et Ile de France. Elle est rédactrice en chef de magazines, de séries de reportages et de documentaires.

Depuis 15 ans, Marie-Claude est formatrice en journalisme, communication et média-training dans des structures comme le Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes, l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, le Centre Universitaire d’Enseignement du Journaliste et Sciencescom. En temps de crise, elle anime des media-training pour des dirigeants d’entreprises, des responsables associatifs, politiques ou syndicaux.

Auteure de deux livres, Concevoir et réaliser un document audiovisuel (Editions La Découvertes, 1994) et Etre interviewé par un journaliste (Editions Dunod, octobre 2003), elle réalise des films d’entreprises et gère la société Mixités Production.

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