Il était une fois le territoire
Article rédigé par Thierry Saurat
Thierry Saurat est directeur de la communication et rédacteur en chef des publications de Sainte-Luce-sur-Loire, une ville de 12 000 habitants de Nantes Métropole. Ancien journaliste, il est vice-président de l’Association des professionnels de la communication (APCOM) et formateur en communication territoriale.
La création d’organes de presse est étroitement liée à l’aménagement d’un territoire. La conquête de l’Ouest américain, au XIXe siècle, en est le parfait exemple. Repousser la frontière, c’était édifier la Loi et l’ordre, aménager le territoire, mettre en place la civilisation et le pouvoir, organiser l’information.
Dans cette perspective, l’organe de presse avait de multiples fonctions : recenser et distribuer une « communication » des différents acteurs de la cité, permettre au pouvoir en place de s’exprimer, faciliter la vie quotidienne et l’accès au service (à quelle heure part la prochaine diligence ?), contribuer à organiser la vie collective, voire permettre le débat. En un mot, la civilisation en marche… Avec, en filigrane, une question qui demeure : dans cet Ouest en construction, s’agissait-il d’information ou de communication (enfin, son ancêtre, la propagande), s’agissait-il de dire la vérité ou d’imprimer la légende ? Véhiculée par la littérature puis par le cinéma, la mythologie de l’Ouest américain repose sur le trait grossissant des reporters qui ont scénarisé le réel, l’ont enjolivé pour le rendre supportable, créant ainsi le mythe de la Frontière. C’est le « storytelling », théorisé en France par Christian Salmon et, au passage, une question essentielle : représentation idéalisée de la communauté et du territoire ou récit fantasmé, information ou communication ? À l’Ouest, y’a-t-il vraiment du nouveau ?
Quittons le XIXe siècle et l’Ouest américain pour la France du XXIe siècle. Quel est le journal le plus lu par les Français ? Quelle publication entre dans chaque foyer ou presque (maudit « Stop Pub » !) ? L’Équipe ? Ouest-France ? Télé 7 jours ? Femme actuelle ? Non, il s’agit du journal édité par l’institution territoriale. Près de 15 millions d’exemplaires !
De manière générale, les publications des territoires, en particulier celles des communes, sont vivement appréciées par leurs lecteurs. Des études ont montré qu’elles étaient un « support d’information privilégié » pour 70 % des Français. Quelle que soit leur forme d’ailleurs, n’en déplaise aux professionnels. Du BIM (Bulletin d’Information Municipal) regroupant maladroitement et de manière informelle les petites annonces – du chat perdu à la date du conseil municipal – au magazine conçu et rédigé par des professionnels, le journal du territoire bénéficie d’un capital/sympathie et d’une adhésion liés à son assise géographique. Au passage, c’est bien la question du territoire qui interroge les publications des autres institutions : intercommunalité, conseil général, conseil régional. Faut-il, dans ce cas, éditer un journal de l’institution ou du territoire, parler des compétences, d’un art de vivre, d’une politique ? Faut-il d’ailleurs éditer une publication ?
En ce début de XXIe siècle, de nombreux facteurs interpellent la presse institutionnelle territoriale : la multiplication des sources et des supports d’information, les nouvelles technologies, le développement durable, la nécessité d’instaurer un dialogue avec le citoyen, les expériences en matière de démocratie participative et plus généralement, une logique de média 2.0 qui met le citoyen (ou l’usager) en place centrale, les crises (économique, écologique, de la parole publique, de la presse écrite…), la « scénarisation » de l’information et de la communication institutionnelle… Autant d’éléments qui ne plaident pas, loin s’en faut, contre la presse de l’institution, mais qui redéfinissent sa finalité, sa forme, ses modes de fabrication et de distribution. Pour la collectivité, il ne s’agit pas uniquement d’émettre un « bulletin officiel », mais de convaincre, fédérer et séduire, de toucher toutes les couches de population, de s’adresser à l’usager pour réveiller le citoyen. Pour le communicant, au-delà des différentes étapes, politiques, éditoriales et techniques, il s’agit également de concilier les exigences d’une commande politique et celles d’une mission de service public et de trouver le juste équilibre entre la communication et l’information. Exercice un brin schizophrénique, mais pour lequel existe de nombreuses réponses, et pas uniquement chez un thérapeute !














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